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Le blog de Jean-Marie Allain

Le fantasme de la "civilisation française"

11 Avril 2026 , Rédigé par Jean-Marie Allain

Des enjeux sociétaux comme l’explosion des incivilités dans l’espace public aux enjeux civilisationnels liés à la question migratoire ayant été au centre des débats publics depuis plusieurs années, on ne s’étonnera pas que le sujet de la « civilisation française» soit d’actualité depuis quelque temps, au risque parfois d’éprouver un sentiment de confusion.

En effet, l’utilisation de ce terme de « civilisation » prête à débat, même pour un pays aussi grand et riche d’histoire que le nôtre.

Rappelons qu’au 18e siècle, dans la conception occidentale, les civilisations étaient unanimement classées selon leur degré supposé d’avancement.
Au 19e, on retrouvera ainsi chez Marx cette conception synonyme de progrès lorsqu’il écrit 
« Tout comme l’homme primitif, l’homme civilisé est forcé de se mesurer avec la nature pour satisfaire ses besoins, conserver et reproduire sa vie » (Le capital / III/ Conclusion) d’autant que « le nombre même des besoins dits naturels (…) dépend ainsi, en grande partie du degré de civilisation atteint (Le Capital, Deuxième section/ La force de travail), ou encore « Par suite du perfectionnement rapide des moyens de production et grâce à l’amélioration incessante des communications, la bourgeoise précipite dans la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares » (Manifeste Communiste/ « Bourgeois et prolétaires »),

Le transfert de ce concept de civilisation de la sphère de l’histoire (celle du temps long, dit « civilisationnel ») à l’espace, s’est opéré naturellement dans la mesure où les civilisations concernent des peuples, géographiquement localisés.

Au-début des années soixante, le concept de civilisation comme « aire culturelle » chez l’historien Fernand Braudel se définit d’ailleurs assez précisément de cette manière.

Quant au sociologue allemand Norbert Elias,  dont deux  ouvrages « La  Civilisation des mœurs » et La Dynamique de l'Occident » écrits trois décennies plus tôt, sont publiés en France dans les années 70), il se situe à la charnière de ce transfert lorsqu’il analyse la civilisation occidentale, celle des hommes «  civilisés »  (interdiction des duels, langage raffiné…) comme le produit d'un long processus de domestication des pulsions humaines et qu’il considère que l'organisation sociale des cours royales européennes a joué un rôle majeur dans cette lente évolution qui s’élargira ensuite (on retrouve la notion d’aire géographique) à l’ensemble de la société devenue de la sorte « civilisée ».

L’un des chercheurs ayant le mieux cerner ce glissement de sens fut sans nul doute le sociologue britannique Arnold Toynbee (disparu en 1975)  à qui Gérard Donnadieu, Professeur de théologie fondamentale au Collège des Bernardins et Vice- Président de l’AFSCET (Association Française de Science des Systèmes cybernétique, cognitifs et techniques) consacre une note éclairante ( « L’évolution en histoire ») dans laquelle il rappelle que, pour Toynbee,  « ces unités de champ intelligible, qui émergent à l'aube des temps historiques, il les désigne sous le nom de civilisations », la civilisation étant "le véritable "atome social" depuis l'entrée dans la période historique (en gros, depuis 5 000 ans) ; les nations ou cités- Etats n'étant que des parties ou sous-systèmes de cet ensemble cohérent".

C’est en référence à ce temps long que les sciences humaines parleront des sociétés « civilisées », à ne pas confondre avec les « civilités » qui relèvent au contraire de l’immédiateté, même si elles plongent leurs causes dans les profondeurs de notre système social, notamment éducatif.

Contrairement donc – souligne Gérard Donnadieu - à l'historiographie traditionnelle (thèse dominante tout au long du 19ème siècle notamment), « la nation ne constitue pas pour Arnold Toynbee l'unité pertinente d'observation historique. Même pour des nations aussi anciennes que la France et l'Angleterre, il disqualifie cette prétention en montrant le dense réseau de leurs influences et emprunts réciproques. Pour lui, les champs intelligibles de l'étude de l'histoire "sont des sociétés qui ont une plus grande expansion, dans le temps et dans l'espace, que des nations ou des cités Etats ou que n'importe quelles autres communautés politiques".

On parle ainsi de civilisation pré - colombienne, amérindienne, gréco-romaine, asiatique, byzantine, chrétienne occidentale, mais pas, à ce stade, de civilisation allemande, espagnole ou française.

La question de la civilisation européenne peut faire débat, Eric Zemmour lui-même reconnaissant, après lecture de l’historien belge Henri Pirenne (1862-1935), que ces pays sont culturellement interdépendants, et de citer deux exemples relatés par cet historien, celui de la lettre de change inventée par les banquiers lombards du XIe siècle et celui du gothique né en France au siècle suivant, pouvant montrer l’existence d’une « matrice civilisationnelle commune » (JD News du 20 mai 2026).

Fort opportunément, Eugénie Bastié, dans sa chronique du « Figaro » du 16 avril 2026 consacré aux « ennemis de l’Occident » cite le géo-politologue  américain Samuel Huntington, qui avait publié à la fin des années 90, «  le choc des civilisations », et s’inscrivait dans une démarche analogue lorsqu’il décrit les aspects qui, selon lui, définissent une civilisation, à savoir « la religion, la langue, l'histoire, les valeurs, les habitudes et les institutions », ce qui l’amène à définir la civilisation occidentale comme l’aire géographique culturellement issue du catholicisme romain, et dont les peuples ont traversé et connu la féodalité, la Renaissance , la Réforme, et ont été à l’origine de  l’expansion maritime et du colonialisme avant de faire émerger les Lumières et l’Etat-nation.

Eugénie Bastié, avec intelligence et subtilité, rappelle que, pour Huntington, la frontière de cette civilisation passe à l’intérieur de l’Ukraine et sépare le monde occidental et le monde orthodoxe, celui-ci étant rattaché à la Russie, étrangère à la plupart des critères énumérés ci-dessus.

Voilà un regard qui permet de mieux comprendre la guerre qui se déroule entre les deux pays.

Aujourd’hui, selon cette définition, la civilisation désigne donc de grandes entités humaines, parfois disparues, regroupant un ensemble de peuples, et définies par leurs caractères socio - culturels, très souvent adossés à la religion comme le soulignait André Malraux en 1956 dans sa « Note sur l’Islam » : « La nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion ».

En ce sens, impossible de suivre notre cher Boualem Sansal lorsqu’il avance que «  la langue française a créé une civilisation française - francophone à l’échelle de la planète (cf entretien avec Philippe De Villiers / Journal du dimanche du 12 avril 2026).

En d’autres termes, il ne suffit pas d’un territoire national, d’une histoire et d’une langue pour faire une civilisation, sauf à dire que chaque pays ou Etat - nation est une civilisation, ce qui devient absurde.

Au vu de ces éléments, la France n’est pas une civilisation mais un sous-ensemble de la civilisation  occidentale, et l’on peut légitimement s’interroger sur le choix du terme de « civilisation » dans la période récente plutôt que sur celui de nation ou de culture.

La civilisation ne peut se confondre avec un pays, c’est un espace qui se présente comme un miroir à deux faces avec d’un côté l’opposition du binôme « progrès / retard » (discutable au demeurant depuis les découvertes de l’ethnologie) relevant du temps long et de l’autre côté l’opposition du binôme « civilités / incivilités » relevant au contraire de l’immédiateté.

On remarquera cependant que la maîtrise de ces deux enjeux passe par l’Education, d’un côté pour permettre de gravir les marches du « progrès », et de l’autre pour donner les capacités à respecter les règles de vie en société.

Ce double sens du terme « civilisation » explique probablement la confusion qui règne sur le sujet et que révèle cette expression de « civilisation française », que je perçois comme une discordance venant obscurcir le débat plutôt qu'elle ne l'éclaire.

La victoire de la lutte contre l’ensauvagement de notre société permettrait de vivre mieux dans celle-ci, devenue plus « civilisée ». En espérant que la France pourrait y retrouver de la grandeur sans tomber pour autant dans le fantasme de la « civilisation française » qui reste marqué par le côté "prétentieux" dont parlait Toynbee…

 

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