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Le blog de Jean-Marie Allain

Les obscurantismes idéologiques

11 Mars 2026 , Rédigé par Jean-Marie Allain

Il faut relire sur cette thématique un ouvrage d’Alain FINKIELKRAUT, dont j’apprécie par ailleurs la brillance intellectuelle et l’esprit critique, intitulé « La défaite de la pensée », publié chez Gallimard en 1987.

Ce livre met toutefois le lecteur très mal à l’aise dans le chapitre consacré à « la trahison généreuse ».

Comme point de départ de sa réflexion, le philosophe affirme à juste titre l’importance de la lutte contre les obscurantismes idéologiques et nous renvoie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte d’un monde encore ébranlé par l’idéologie fasciste, à la création de l’Unesco pour développer l’éducation et la culture afin d’en finir avec tout obscurantisme, projet qui trouverait, ses fondements, selon l’auteur, dans la résurgence de l’esprit de la philosophie des Lumières du XVIIIe siècle, qui se donnait pour mission universelle d’avoir des hommes « libres et éclairés ».

Mais les Lumières avaient aussi leur zone d’ombre. Au nom du principes de liberté, cette philosophie a certes eu le mérite de condamner l’esclavage, mais elle n’a pas pour autant remis en cause la logique coloniale qui portait en elle l’accaparement des richesses et le développement du commerce, bien davantage que l’émancipation culturelle des territoires occupés par des populations que l’affranchissement de l’esclavage ne rendait pas pour autant égales aux autres aux yeux des colons.

L’histoire montrera que ce postulat occidental pouvait se traduire par une version brutale et obscurantiste (« ils sont affranchis mais restent inférieurs ») ou une version « progressiste », celle des Lumières, dont la préoccupation fut de leur faire rattraper leur retard en les éduquant à notre image, celle-ci pouvant parfois inclure les croyances religieuses.

Or, pour Finkielkraut, ce projet émancipateur et civilisationnel des Lumières et de l’Unesco sera perturbé après-guerre par l’irruption, somme toute involontaire, de l’ethnologie, en particulier par Lévi-Strauss dont l’étude des peuples indigènes a démontré qu’elles fonctionnaient sur la base d’une cosmogonie complexe, illustrant ainsi la pluralité des modèles de société et faisant émerger la notion de « cultures » au pluriel et de « relativisme culturel ».

Finkielkraut considère que cette approche, toute "généreuse" qu’elle fut dans ses intentions,  a remis en cause les prétentions universalistes de l’Occident en se substituant à la représentation hiérarchique qui prédominait jusqu’alors dans le monde culturel occidental, y compris celui des Lumières, qui formalisait l’évolution humaine comme le passage du stade « sauvage » » vers la civilisation : « l’enjeu n’est plus d’ouvrir ces peuples à la raison mais d’ouvrir l’homme occidental à la raison des autres » accuse Finkielkraut.

Un tel doute aurait entrainé, selon l’académicien, la « défaite de la pensée » rationnelle , au point que le terme de « société primitive », qui désignait jusque- là ces peuples indigènes, deviendra ainsi, par un curieux retour des choses, une forme d’ignorance que les ethnologues appellent l’ethnocentrisme.
Cette notion signifie une façon de tout ramener à sa culture par une incompréhension basée sur la méconnaissance de l’autre ,sans tomber dans la condescendance ou le sentiment de supériorité culturelle.

La tentation est grande, convenons-en, d’associer l’effritement de la vision émancipatrice au succès du relativisme culturel mais une telle tentation ne serait pas fondée sur une base rationnelle, puisque, comme le savent les statisticiens, le constat d’une corrélation entre deux phénomènes ne prouve en rien qu’il y ait une relation causale.

Rien ne permet davantage d’affirmer que l’effritement de la vision émancipatrice, à supposer qu’il soit lié causalement au succès du relativisme culturel, serait exclusivement induit par ce facteur. La capacité de résilience de l’idéologie fasciste pourrait être un second facteur, auquel cas cela exigerait une réflexion sur les raisons d’une telle résilience….

Cela étant, si l’on souhaite ne pas mettre la charrue avant les bœufs, revenons - en à la thèse initiale d’A. Finkielkraut : qui peut prouver aujourd’hui que la pensée anti-obscurantiste a perdu le combat contre l’idéologie fasciste ? Tout laisse en effet penser le contraire lorsqu’on constate que cette idéologie n’est revendiquée que par quelques minuscules groupes néofascistes. Cette réussite est justement à mettre à l’actif des démarches éducatives de multiples acteurs tout au long des huit décennies qui nous séparent de la fin de la guerre.

Dans son ressentiment, le philosophe  rend coupable la philosophie des Lumières de ce qu'il considère comme « défaite » (mais coupable de quoi ?) et règle ses comptes avec Lévi-Strauss en lui reprochant un « travail de sape opéré par les enquêtes sur les lointaines tribus d’Amazonie ». En précisant « lointaines », notons qu’il renforce le caractère « étranger » de ces tribus alors que le structuralisme montre que ces sociétés, bien que « lointaines », partagent certains invariants culturels avec la culture occidentale. Les ouvrages de François Laplantine sur l’anthropologie de la santé abondent à ce sujet d’exemples passionnants.

La condamnation de Lévi-Strauss par Alain Finkielkraut surprend par sa sévérité excessive parce qu’injustifiée.

En effet, l’ethnologie, en découvrant la réalité et la richesse des diversités culturelles, a permis d’enrichir une pensée rationnelle parfois prétentieuse, il est vrai, dans ses visées planétaires. C’est la raison pour laquelle nous devons nous féliciter que l’Unesco en ait tenu compte dans ses programmes pour la défense des peuples autochtones et leur environnement, démontrant que la lutte contre l’obscurantisme idéologique est tout - à - fait compatible avec le relativisme culturel.

« Les peuples autochtones jouent un rôle essentiel dans la préservation de la diversité culturelle et biologique de notre planète. Pourtant, nombre d'entre eux sont encore confrontés à la marginalisation, à une pauvreté extrême et à de graves violations de leurs droits. L'UNESCO s'engage à relever ces défis en promouvant une éducation inclusive, en préservant les langues autochtones, en valorisant les savoirs traditionnels et en soutenant leur participation pleine et entière aux processus de décision. Grâce à ses partenariats et à des initiatives telles que la Décennie internationales des langues autochtones (2022-2032), l'UNESCO place les besoins et les droits des peuples autochtones au cœur de son action ».

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