Dénommer les lieux publics, un exercice qui demande un minimum d'adresse
22 Juillet 2026 , Rédigé par Jean-Marie Allain
La décision de la mairie de Paris ce 12 juillet 2026, à l’occasion de la Journée nationale de commémoration nationale pour Alfred Dreyfus, de débaptiser la place Maurice Barrès pour la renommer « place Lucie Dreyfus » a suscité des étonnements, voire de la réprobation chez certains, comme Michel Guénaire, avocat et écrivain, auteur d’un ouvrage sur « Maurice Barrès, le grand écrivain retrouvé ».
La décision de la mairie de Paris vise à gommer la mémoire de cet écrivain qui avait commis une faute, celle de prendre le parti des accusateurs du capitaine Dreyfus, une décision qui plongea Léon Blum dans une profonde tristesse.
« Barres – écrit Léon Bum - était pour moi, comme pour la plupart de mes camarades, non seulement le maître mais le guide. Nous formions autour de lui une école, presque une cour ».
Venu chercher son appui pour protester contre la condamnation du capitaine Dreyfus, Barrès demande à réfléchir avant de faire l’autre choix. Blum vit ce moment « comme un deuil. Quelque chose était brisé, fini ; une de mes avenues de ma jeunes était close » (« Souvenirs sur l’Affaire / Gallimard).
On peut ne pas adhérer à toutes les positions de celui qui fut également député mais admettre que la qualité de son écriture a influencé les plus grandes plumes de son époque et qu’il savait apprécier les qualités humaines de ses adversaires.
Bien qu’aux antipodes de Jaurès, il le considérait comme un adversaire fraternel.
Le 31 juillet 1914, un fanatique assassine Jaures. Barres va s’incliner devant sa dépouille et notera : « Quand je pense qu’il ya chaque semaine un crétin pour me reprocher d’avoir salué Jaurès mort (…), je détestais les idées de Jaures, j’aimais sa personne » (« Mes Cahiers »).
Barrès fut l’un de nos plus grands écrivains, celui qui a mis en exergue dans «La colline inspirée » la formule chère à François Mitterrand « il est des lieux où souffle l’esprit », et eut droit pour cette raison en 1923 à des funérailles nationales
Son nom fut donné à cette place quelques mois après sa mort, dans un moment de « concorde républicaine » selon l’expression de Michel Guénaire.Une centaine de villes françaises firent de même.
Il ne manquait pas de lieux à Paris pour rendre hommage à la femme admirable qu’était Lucie Dreyfus.
Certes, la question du changement de nom de certains lieux publics est légitime.
Je me suis la suis posée au cours de mon second mandat au sujet de la rue Thiers de ma commune car j’avais gardé en mémoire le rôle cet homme politique dans le massacre des communards lors de l’insurrection de la Commune de Paris en 1871, faisant 20 000 morts lors de cette semaine sanglante,
J’avais pris la précaution de consulter les élus du conseil municipal qui, à vrai dire, n’avaient pas d’opinion tranchée sur le sujet, hormis le plus jeune conseiller qui était favorable à une nouvelle appellation.
Le sujet en est resté là et méritait sans doute une réflexion plus approfondie sur Adolphe Thiers qui est aussi l’homme qui s’est opposé au coup d’Etat du 2 décembre 1851 lorsque Louis Napoléon Bonaparte, élu président de la république, décida de se nommer Empereur sous le nom de Napoléon III.
Ayant donc refusé de se rallier au Second Empire, Thiers, élu en Paris en 1863, devint un des principaux orateurs de l'opposition libérale et s'opposa à la guerre franco-allemande de 1870.
Son opposition s’avèrera clairvoyante puisque la France sort vaincue après la défaite de Sedan qui entraine la chute du Second Empire.
Thiers devient chef du gouvernement et négocie le traité de paix avec Bismarck. Devenu président de la république, il organise notamment l'emprunt national qui permet l'évacuation anticipée du territoire par les troupes d'occupation.
A ce titre, en mars 1873, il sera salué par l'Assemblée nationale comme « le libérateur du territoire ».
Quand à la rue Henri Barbusse, autre rue de la commune, la question pouvait également se poser. Ce communiste du Nord remporta le Prix Goncourt en 1916 avec son roman « Le feu », relatant sa vie au front durant la guerre, mais n’en fut pas moins ultérieurement le calomniateur de ceux qui, comme Albert Camus ou l’écrivain roumain de langue française Panaït Istrati, furent les premiers à dénoncer avec courage les horreurs du stalinisme.
Cette question, on le voit, est plus difficile qu’il n’y parait au point que d’aucuns pourraient demander à ce que les rues ou places « François Mitterrand » soient débaptisées sous prétexte qu’il avait été décoré de la francisque de Pétain, oubliant son rôle dans la résistance lors de la seconde guerre mondiale et sa carrière politique ultérieure.
En tout état de cause, sachant que nombre de responsables politiques ont leur « part d’ombre » pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Edwy Plénel à propos justement de François Mitterrand, c’est aux conseils municipaux de chaque commune qu’il revient de décider librement de ces questions, avec le souci que ces décisions s’inscrivent dans la recherche de la «concorde républicaine ».
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