Grandeur et Misère de la morale en politique
1 Avril 2026 , Rédigé par Jean-Marie Allain
Dans sa Chronique du "Figaro" du 26 mars 2026, Luc Ferry s'appuie sur les " accords de la honte" conclus pour le second tour des élections municipales pour souligner le lien indéfectible entre morale et politique, celle-ci pouvant basculer à tout moment dans les profondeurs les plus nauséabondes si elle se coupe du socle des valeurs dites "non négociables" de l'universalisme humaniste, valeurs héritées de la rationalité rayonnante du XVIIIe siècle et incarnées selon lui par quelques évènements fondateurs comme la Déclaration d’Indépendance de l’Amérique de 1776 ou la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789.
Cette victoire de la rationalité, acquise plus souvent d’ailleurs par la violence que par le raisonnement, s’est prolongée par une volonté d'émancipation à vocation universelle dont nous devons aussi reconnaître qu'elle passa souvent par la maltraitance d’êtres humains en raison de la couleur de leur peau comme le maintien de l’esclavage en Amérique après l'indépendance (la démocratie grecque s’était déjà parfaitement accommodée de l’esclavage, rappelait Luc Ferry dans « Vaincre les peurs » chez Odile Jacob) , par la terreur jacobine de 1789 à 1794 à l’encontre des récalcitrants à la révolution, par le massacre génocidaire vendéen entre 1793 et 1796, par la colonisation de territoires dont les peuples continuaient à être considérés comme inférieurs, à l’image de l’occupation par la France de l’Algérie à partir de 1830.
Il convient, à ce propos, de souligner le rôle positif de l'anthropologie par les ethnologues, révolution silencieuse et pacifique venue enrichir de façon décisive, par la démarche rationnelle, la connaissance des peuples autochtones et de leurs cultures, comme l'a compris et intégré l'Unesco dans ses programmes d’actions.
A cet égard, la critique du relativisme reprise par Luc Ferry, bien que moins excessive que celle d’Alain Finkielkraut à l’encontre de Lévi-Strauss dans on ouvrage "La défaite de la pensée", reste une critique à mauvais escient dans la mesure où la découverte de la diversité des cultures sur la planète, intervenue malheureusement trop tardivement pour les indiens d’Amérique, permit un pas en avant décisif vers la compréhension du monde et la défense de ces peuples, valeurs elles aussi universelles et non négociables.
D’autres conquêtes sont venues ultérieurement s’ajouter à ces réussites, comme ce fut le cas en France contre la maltraitance longtemps légale à l’égard des femmes puisqu’elles durent attendre 1944 pour obtenir, au nom de la valeur de l’égalité, le droit de vote et plus tard encore l’égalité civique avec la notion d’autorité parentale et non plus du « chef de famille » dans le Code civil.
Mais, encore aujourd’hui, certaines des valeurs promues par ces grands textes ne sont pas respectées et l’on ne peut s’empêcher de penser à la distinction qu’opérait Michel Foucault entre la morale comme système de valeurs et l’éthique qui décline ce système de valeurs au niveau des actes.
A titre d’exemple, la liberté en France de refuser en toute lucidité une transfusion sanguine parce qu’un tel choix ne porte pas atteinte à l’intérêt général, relève d’une valeur morale, en l’occurrence la liberté fondamentale du patient. Et pourtant, dans une ordonnance du 16 août 2002, le Conseil d'État a considéré que si « le droit pour le patient majeur de donner, lorsqu'il se trouve en état de l'exprimer, son consentement à un traitement médical revêt le caractère d'une liberté fondamentale », les médecins ne portent pas pour autant une atteinte grave et manifestement illégale à celle-ci lorsque, au nom de leur éthique médicale, « avoir tout mis en œuvre pour convaincre un patient d'accepter les soins indispensables, ils accomplissent, dans le but de tenter de le sauver, un acte indispensable à sa survie et proportionné à son état ».
En d’autres termes, l’éthique peut amener à faire l’inverse de ce que promeut la morale.
En ce sens, les accords sulfureux qui ont occupé le champ médiatique entre les deux tours des élections municipales, au-delà des arguments politiques censés s’appuyer sur des valeurs, ont révélé chez les cocontractants une absence totale d’éthique de l’action politique.
Les français qui, en majorité, ont désapprouvé ces accords du déshonneur ne s'y sont pas trompés : ils ont essentiellement mobilisé leur conscience morale, celle dont est doté tout être normalement constitué, pour peu qu'il ne l'ait pas perdue en politique, celle-ci faisant hélas rarement bon ménage avec celle-là.
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